Aussi adroit en rap qu’en chant. De Luidji, on appréciera la musicalité de son flow, ses beats qui sortent des sentiers battus ainsi que ses refrains accrocheurs. Après un premier EP, Station 999 , son nouveau projet, Mécanique des Fluides enfonce le clou. A l’heure ou la majorité du « jeu » ne jure que par les saccades entêtantes de la Trap, Luidji et ses producteurs jouent le contre-pied en proposant un projet ouvert, au carrefour de plusieurs influences : pop, électro ou encore dubstep. Finalement, quoi de plus banal pour un artiste sevré à Drake et 808s and Heartbreak de Kanye West ?

OtoTune – La couleur musicale de ce projet est très éloignée des standards actuels. C’est quelque chose qui te tenait à coeur ?

Luidji – Je dirais plutôt que c’est naturel. Je n’arrive pas à faire comme untel ou proposer quelque chose parce que c’est à la mode. Peut-être que cela va me porter préjudice à l’avenir mais je m’en fous (rires) !

O : Ton EP est très ouvert avec des atmosphères différentes à chaque piste. Comment le définirais-tu ?

L : C’est l’évolution de Station 999 . Par exemple, je n’aurais pas fait un morceau comme Idiot sur Station 999. Ce n’était pas l’envie qui manquait, mais je n’avais pas la prod’ adéquate et je n’écris jamais tout un morceau avant d’avoir reçu l’instrumentale. Je peux griffonner quelques idées, des bouts de refrain, mais c’est selon la musique que je reçois que tout prend son sens et que je trouve un fil conducteur.

Pour tenter de qualifier mon univers musical, je dirais que c’est urbain et osé. Mais je n’ai jamais réussi à poser un mot sur ma musique. Je ne l’ai pas encore cernée. Par exemple, je ne peux pas te décrire un titre comme Bouteille. Vu de l’extérieur, c’est des prises de risques mais pour moi ce n’est que de l’éclate. Je ne calcule pas ce que je fais. Si ça défonce on le met dans le projet.

 

 

O : Parle moi de ta collaboration avec les beatmakers de Street Fabolous entamée sur Station 999.

L : Je travaille principalement avec Ogee Handz et Dick-C. J’ai également été amené à bosser avec Prinzly sur des chansons qui ne sont pas encore sorties. Je connais Oz aussi. Concernant le processus, j’élabore des maquettes brutes avec Ogee qui me connait musicalement mieux que Dick-C. Ensuite, Dick-C va sublimer le taf : c’est lui qui mixe le morceau, qui va trouver les effets de voix et qui va matérialiser les idées que j’ai sur certain morceau comme le drop un peu électro sur « Juicy ». Après, nous nous réunissons tous les trois au studio pour terminer le morceau. Je touche à tout et eux aussi. Nous sommes en permanence dans l’expérimentation et du moment que ça sonne bien à nos oreilles, c’est parti. Ça donne des morceaux comme Juicy, Wavy ou Idiot .

O : Comparaison n’est pas raison mais, un tire comme Idiot fait immanquablement penser à Stroame dans les sonorités et l’interprétation. C’est l’une de tes influences ?

L : Nous nous en sommes rendu compte qu’après coup mais quand j’ai écrit le texte, je ne me suis jamais dis que j’allais faire un morceau à la Stromae. J’avais la prod’ et je voyais quelque chose de cool et un peu décalé dessus. Je m’attendais à cette remarque sur Stromae mais c’est juste du Luidji sur une instrumentale différente que d’habitude. Quand on s’est aperçu que ça ressemblait je n’étais pas serein.

Finalement, Oz, qui est l’un des meilleurs ami de Stromae, a échangé quelques mails avec lui. Il lui a fait écouter le track par curiosité et Stromae lui dit que ça tuait et qu’il fallait le sortir. Donc, à partir du moment ou ma démarche était saine et que lui n’avait aucun problème avec, on s’est dit que c’était bon. J’ai eu un doute mais je me suis dis que si je ne surprenais pas le public cela ne servait à rien. C’est sûr qu’il m’a influencé sur l’interprétation. Si Stromae n’avait pas existé, j’aurais fait différemment mais je l’aurais  écrit pareil.

Des morceaux comme Wavy et Idiot ne sont pas rap.

L : Non. Honnêtement, je suis passé à un autre stade. J’aime toujours le rap mais il y a trop de choses que je suis capable de faire pour me cantonner uniquement à ce style. Le rap est devenu un ingrédient de ma musique. Je ne veux pas qu’il en constitue la base. Dans mon album, il y aura du rap mais ce ne sera pas la partie principale du projet. C’est rare de trouver un son avec un schéma en 16 mesures suivit d’un refrain dans  Mécanique des Fluides . Je le fait sur le titre Voyou parce que j’ai aimé rapper ce texte, mais dans Wavy il y a des espaces dédiés pour la prod’, pour le refrain et quand je rap c’est dosé.

Je veux travailler la musicalité. Pour cela, tu dois laisser de la place à l’instrumentale. Quand tu lâches un 16 mesures c’est comme si tu posais un gros pavé sur une oeuvre d’art (rires). Tu te dis que ça tue mais non en fait ! Tu dois laisser respirer la musique à certains moments. Ces derniers temps, j’écoute pas mal de compilations sur You Tube. Je me suis rendu compte qu’une prod’, parfois, pouvait se suffire à elle-même et que pour l’embellir, souvent, il ne suffisait de pas grand chose.

O : Tu as un exemple ?

L : Nous avons maquetté un morceaux avec Dinos il y a deux semaines. Ma partie et la sienne sont identiques. Nous répétons la même chose du début à la fin. Au départ, cela devait être une simple maquette. Mais, en l’écoutant à plusieurs reprises, nous avons réalisé que ça tuait ! Nous envisagions d’écrire des 16 mesures mais Dinos m’a dit : « mec, laisse comme ça. Le son défonce ! » Moins tu es formaté dans la musique, plus tu peux arriver à ce genre de morceaux originaux et surprenants.

O : Tu as déjà envisagé de totalement t’affranchir du rap et basculer vers un autre registre musicale comme la chanson par exemple ?

L : Je me suis déjà posé la question. J’ai enregistré des morceaux pop, dont certains ne sont pas sortis, pour les deux premiers EP. Dans ces derniers, tu peux déjà trouver ce genre d’influence. Mais à partir du moment ou je kiffe toujours le rap, je continuerai d’en faire. C’est juste que j’apprécie plein de styles musicaux et que je me sens capable de les reproduire. Du moment que le morceau est bon, peu importe le courant musical.

Je voulais associer un univers fort à Mécanique des Fluides  et j’avais une motivation : la prise de risque. Dans le but de me démarquer. Après, j’ai toujours chanté. Trois ans en arrière, je faisais des chansons comme « Mon ex » qui se rapproche du morceau Mécanique des Fluides . Les personnes qui me suivent depuis longtemps ne peuvent donc pas se perdre dans ma démarche. Un titre comme « Idiot » est simplement une suite logique.

O : Quel rôle joue Spike Miller dans ta carrière ?

L : C’est mon pote et mon manager. Nous avons un bon rapport humain. Il était à la réalisation de Station 999. Je me suis un peu émancipé de lui sur cet EP car il avait beaucoup à faire avec Alonzo et que je me sentais prêt à assumer tout seul. Ça a mit plus de temps que prévu pour le faire parce que quand tu as une personne d’expérience comme Spike, qui t’orientes, et que tu recommence à bosser seul, tu es un peu déboussolé. Il a tout de même suivit. De temps en temps, il était en studio avec moi sur l’enregistrement de certain morceaux, on s’envoyait des mails, des maquettes. Quand je lui ai fait écouter le projet mixé et masterisé, il était grave content.

O : Quels genres de conseils te donne-t-il ?

L : C’est lui qui m’a donné l’envie de prendre des risques. A chaque fois, il m’a donné l’impulsion et la confiance nécessaire pour terminer un son et me dire à la fin que j’avais un morceau de Luidji et de personne d’autre. Je n’aurais pas fait le refrain du titre Immaculé, sur Station 999 , sans sa présence. Pareil pour Guerre Froide, l’un des rares morceau que j’avais écrit sur un guitare-voix. Sans Spike, je ne l’aurais ni posé de cette manière ni sur cette prod’.

O : Il n’a jamais produit pour toi ?

L : Toujours pas. Il m’a dit qu’il voulait le faire pour l’album. Il attend le grand saut (rires).

O : Actuellement, quels rappeurs français sortent du lot de par leur musicalité ?

L : J’écoute beaucoup SCH en ce moment. Il n’a rien à voir avec mon univers excepté le fait qu’il utilise très bien sa voix. Il y a des notes quand il rappe et c’est quelque chose que j’apprécie beaucoup. Les personnes plus terre-à-terre ne s’en rendent pas compte et kiffent peut-être sans trop savoir pourquoi. Eventuellement à cause du clip ou du son dans sa globalité. Moi, j’entends de la musicalité chez SCH. Sur Champs-Elysée, les couplets sont quasiment vides mais il y a des notes et beaucoup d’interprétation avec l’accent qu’il prend quand il rappe…Tout cela apporte beaucoup de personnalité à sa musique. Ça m’a poussé à écouter sa mixtape, « A7 ».

Sinon, il y a Alpha Wann que j’aime beaucoup. Lui, c’est du rap pur et pour moi c’est l’un des meilleurs MC en France. S’il avait été américain, on s’en serait davantage rendu compte. Mais ici, comme on n’écoute pas beaucoup de rap, il y a des mecs qui osent écrire que ce qu’il fait pue la merde dans les commentaires de ses vidéos. Mais gars tu te rends pas compte de la technique du mec ! Ça se voit qu’il a écouté du rap pendant des années ! Je rebondis sur ta question sur l’éventualité que je bascule un jour totalement vers un autre registre musical. C’est impossible. Parce que quand j’écoute quelqu’un comme Alpha Wann, j’ai trop envie de rapper à un niveau tel que le sien.

O : Dans un tweet, le rappeur S.pri Noir encourageait ses followers à se procurer ton EP en expliquant que ce tu proposais « était différent». Prenons le problème à l’envers : n’est-ce-pas le rap français qui à tendance à s’uniformiser ?

L : Je ne pense pas. Cela dépend à quoi l’on s’intéresse. Je n’ai jamais trouvé que le rap français proposait tout le temps la même chose car je n’écoute pas systématiquement les même artistes. Je ne m’arrête pas aux radios. Je suis un fouineur. Il y a des périodes pendant lesquelles je n’ai pas envie d’écouter de rap mais quand je m’y mets, qui plus est quand c’est du rap français, j’écoute tout. Je vais même jusqu’à la septième page dans la rubrique « nouveaux sons » sur Booska-P pour écouter des gars qui font 500 vues sur You Tube. Ceux qui sont mis en avant proposent souvent le même format. Mais, sur les dernières années, même les grosses têtes se diversifient. J’ai écouté le nouveau projet de Gradur [Shegueyvara 2] dans lequel tu as un morceau comme Rosa. Il propose une sonorité différente avec ce titre.

Quand j’écoute Lacrim, je constate qu’il y a certaines influences funk dans ses chansons. Il y a toujours eu un mélange de courants dans le rap. J’aime bien Nekfeu, Joke, mon gars Dinos. Je trouve qu’ils ont chacun leurs univers. Il y a PNL que je kiffe de ouf. Ils sont tous forts dans leurs domaines. Je trouve que les artistes de la nouvelle génération ont des identités respectives beaucoup plus fortes que les anciens qui, aujourd’hui, convergent tous vers le même point. Après, eux ont déjà prouvé par le passé et je les écoute quand même.

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