Des lustres que l’on n’avait plus entendu la voix de Ladea. Au détour de l’année 2013, la rappeuse, alors en pleine ascension, disparaît subitement des radars et abandonne son public avec 4 Minutes, un titre fleuve, parfait condensé de son style engagé entre constats amers sur la société et propos introspectifs. A l’époque, le rap français, lassé de ses vieilles figures, se cherche une relève. Le pedigree de Ladea lui vaut d’être rapidement adoubée par ses pairs et taxée de « nouvelle Diam’s » – ou Keny Arkana – par les médias spécialisés. Etoile montante, elle incarne le futur du rap français au féminin. Mais contre toute attente ces quatre minutes de rap, extrait de Milk Shake, une mixtape qui préfigure un futur album imminent, se muent… en quatre années de silence.

Quatre ans… Une éternité à l’échelle du rap genre musical toujours plus consumériste s’il en est. Un retrait – volontaire – qui aura finalement permis à Anaïs de reculer pour mieux sauter : en juin dernier elle livre Alpha Leonis son premier album. Moins écorché vif que ses précédentes livraisons, le disque demeure toutefois celui d’une revenante pour le moins revancharde. Une renaissance musicale inespérée à l’heure ou les rappeurs se doivent de livrer plusieurs projets par an pour perdurer sur le devant de la scène. C’était sans compter sur la pugnacité de la jeune femme.

OtoTune : Entre 2011 et 2013 tu commences à te faire un nom en enchaînant les net-tapes, les freestyles et les apparitions sur diverses compilations (Booska-Tape, We Made It…). Quels souvenirs gardes-tu de cette période charnière ? 

Ladea : C’était très sportif. J’ai fais beaucoup de rencontres à cette époque qui ont été très instructives pour décoder le game et comprendre comment le business fonctionne c’est-à-dire le travail en maison de disques, les labels…

O : Après deux projets gratuits distribués sur internet tu signes chez Hostile Records et publie une mixtape, Milk Shake. Puis plus rien pendant presque quatre ans. Pourquoi ce retrait ?

L : J’ai rompu mon contrat chez Hostile et les démarches m’ont pris beaucoup de temps. J’avais enregistré pas mal de morceaux chez eux que je voulais absolument récupérer. Des procédures ont été engagées pour ça. Après je me suis un peu recroquevillée sur moi-même. J’ai continué à faire du son mais dans mon coin comme à mes débuts. J’ai pris du recul.

O : Pourquoi avoir quitté Hostile ?

L : On ne m’a rien imposé là-bas. C’était surtout au niveau relationnel que ça n’allait pas. Je fais les choses au feeling et il y avait quelques frictions entre nous. Je me suis braquée sur certains aspects du business. Les choses mettaient trop de temps à se mettre en place et ça me stressait. Je trouvais parfois que tout était long à l’intérieur d’une grosse machine. Tu veux tourner un clip ? OK. Mais le temps qu’on te trouve un budget, un lieu, un réalisateur, un synopsis et que le clip rentre dans la machine Vevo, tu as déjà perdu deux mois. Moi qui avait pour habitude de travailler de manière très impulsive ça m’a un peu échaudé.

«je me suis un peu recroquevillée sur moi-même»

O : Comment as-tu vécu le fait de rentrer dans une industrie ?

L : Tu ne te rends pas forcément compte que c’est un métier, un vrai boulot, quand tu rappes en diletantte. C’est lorsque tu finis par te lever pour le faire que tu comprends que c’est un taf et qu’il faut être à l’heure et professionnel. C’est une autre façon d’appréhender le truc.

O : L’indépendance est-il le modèle qui te correspond le mieux finalement ?

L : Oui. Mais je ne dis pas que je ne retravaillerai jamais avec une maison de disques. Je ne suis pas dans l’indépendance à tout prix mais je pense que pour moi, à ce moment-là, ça devait se passer ainsi. C’est la raison pour laquelle j’ai pris du recul par la suite et que j’ai recommencé mes morceaux toute seule pour avoir la main mise sur tout.

O : Dans Ï tu affirmes qu’ils «ont tué l’artiste» en toi. Tu fait référence à ton ancienne maison de disques ?

L : Je parle de tout en fait. Je fait un peu référence a l’industrie mais aussi à la vie en générale. Tu as beau te considérer comme un artiste, tu es confronté à certaines réalités économiques comme le fait que le rap ne remplit pas toujours ton frigo. Donc il faut retourner travailler.

O : Justement dans ce titre tu déclares :  « J’attends mes avances, j’ai trois loyers de retard ». Comment gères-tu le fait de ne pas vivre de ta musique ?

L : J’ai toujours travaillé à côté du rap. Je suis cuistot. C’est un métier dans lequel il y a toujours du boulot. Tu peux ne pas bosser pendant un an et retrouver une place assez facilement. Là, ça fait deux mois que je ne travaille plus car l’album est sortit et j’ai besoin d’être disponible. Mais il y a de fortes chances que je retourne travailler si j’ai un creux. En plus je suis un peu hyperactive. Je m’ennuie très facilement de manière générale donc je travaille. Cuistot c’est un métier de passionné que j’aime beaucoup. Je suis entrée dans ce milieu par la petite porte et j’en suis tombé amoureuse.

O :  Tu as été considérée comme un grand espoir du rap. As-tu le sentiment que le train du buzz est déjà passé pour toi surtout à une époque ou la musique se consomme très rapidement  ?

L : Je pense qu’il est passé mais qu’il repassera. Je ne suis pas négative au point de me dire que j’ai totalement raté ma chance. Si c’était le cas je pense que j’aurais définitivement arrêté.

O : Cela t’as déjà traversé l’esprit ? 

L : Non. Je n’arrêterai jamais vraiment la musique. Je rapperai toujours dans mon coin. Ça me démange trop quand j’entends une instru… C’est mon truc. En revanche j’ai déjà pensé à ne plus faire de clips et cesser de diffuser ma musique au plus grand nombre.

«Je peux écouter des albums entiers rappés sous autotune»

O : Tu reviens directement avec un album. C’est plutôt surprenant pour quelqu’un qui n’a pas sorti de projet depuis un moment…

L : Je ne me suis pas posée de questions. Je l’ai fait parce que j’avais pas mal de morceaux et que je préparais ça depuis un moment. Généralement les gens reviennent avec un EP ou une mixtape mais je ne suis pas certaine que définir un projet par son format signifie encore quelque chose aujourd’hui.

O : Tu t’es absentée un moment et le rap a beaucoup changé. Tu attaches beaucoup d’importance à l’écriture aussi comment considères-tu ce courant de rap qui fait la part belle aux gimmicks et aux instrus ?

L : J’apprécie plein de choses dans cette veine. Selon moi on est moins axé sur les lyrics à cause de la course à la productivité. Tu te penches moins sur les textes quand tu dois sortir deux ou trois projets par an. La qualité lyricale se perd mais il y a vachement plus de musicalité, de mélodies, dans le rap aujourd’hui. Je trouve ça super intéressant. Je discute souvent avec des gens qui suivent ma musique. Ils sont surpris de ce que j’écoute. Je suis ne absolument pas fermée. Je peux écouter des albums entiers rappés sous autotune et en utiliser sans problèmes dans mes sons.

O : Il y a des rappeurs de cette génération qui t’interpellent ?

L : J’aime beaucoup Kekra et Hamza. C’est très actuel avec beaucoup d’autotune. L’autre jour j’écoutais le projet de Ninho que j’ai trouvé très fort. Deezer a changé ma vie !

«Din records est une belle famille et moi je suis une amie de la famille»

O : Donc contrairement aux discours de 99% des rappeurs tu écoutes tes homologues ?

L : De fou ! Je suis tellement passionnée… J’écoute tout ce qui sort que ce soit français ou américain. Le vendredi, quand les albums sortent, est mon jour préféré. Je pratique régulièrement la course à pied donc je me branche sur Deezer casque a fond et j’écoute les projets en courant ou dans la caisse. Franchement je me régale.

O : Comment as-tu été amenée à travailler avec Din Records pour Alpha Leonis ?

L : On se connait depuis longtemps et je voulais être bien entourée pour ce projet. Ils n’ont pas produit l’album mais ont un rôle de producteur exécutif. J’ai tout fait dans leur studio et on a discuté de la direction à prendre ensemble. Din Records est une belle famille et moi je suis une amie de la famille. On traîne un peu ensemble et on se rejoint sur plein de choses. Nous avons la même vision et de très belles discussions. Ça peux aller de l’évolution du rap à la vie en elle-même. Ce sont des gens posés, plein de bons conseils et bienveillants ce qui est rare dans le milieu de la musique. Je me sens bien avec eux. Je pense que l’on fera aussi le prochain projet ensemble.

O : Je suis persuadé que tu as appelé ton album Alpha Léonis uniquement pour prouver à ton public que tu avais fait du grec au collège…

L : Non (rires) ! Je suis complètement fan de félins et des lionnes en particulier. J’aime beaucoup la place qu’elles occupent dans la meute. Elles chassent, s’occupent des petits… Le lion est le roi de la jungle mais quand tu te penches sur la lionne tu constates que le roi n’en branle pas une (rires). J’ai écris les morceaux Lionne et Alpha Leonis pendant la préparation de l’album mais je ne pensais pas lui donner ce titre. Et puis les autres chansons sont venues en cours de route et je me suis dit que j’allais investir cette thématique à fond. En plus je suis du signe du Lion.

O : Parle moi de Madame Monsieur qui est l’unique invité de l’album…

L : Medeline, avec qui j’ai collaboré sur certains morceaux, travaillent avec eux. Du coup on s’est pas mal croisés en studio et on s’est dit qu’on allait tenter un truc. A la base Madame Monsieur avait démarré ce morceau dans son coin. Le refrain existait déjà et ça m’a tout de suite parlé. J’ai kiffé le thème et le délire. Je trouve ce morceau très beau. Il a quelque chose d’intelligent et de bienveillant avec un vrai thème qui me touche : toutes ces petites filles qui se prennent pour des grandes et qui en deviennent même parfois gênantes (rires).

«Je pense que la solitude ne me quittera jamais»

O : On constate que ton regard sur la gent masculine est toujours aussi désabusé. J’ai envie de te poser la question que tu énonces dans le refrain du titre Tu ne m’auras jamais : selon toi « pourquoi les hommes se comportent-ils comme ils le font ?»

L : Je ne peux pas te dire (rires). Ce n’est pas un regard désabusé c’est juste un constat. J’ai beaucoup traîné avec des mecs dans ma vie. C’est encore le cas. Il faut le dire : parfois vous avez des façons de vous comporter assez chelous  ! On dirait que vous êtes deux dans votre tête. Mais je ne suis pas résignée à l’idée que tous les hommes sont des connards. Il y a des hommes biens mais certains le sont un peu moins.

O : La solitude est l’une des thématiques sous-jacente mais récurrente dans ce disque…

L : J’en parle souvent car c’est un truc qui est en moi. Je pense que ça ne me quittera jamais. J’ai un rapport étrange à la solitude, une relation d’amour-haine. J’ai parfois besoin d’être seule à en devenir limite insociable et ensuite j’ai des périodes ou il faut que je soit très entourée. C’est assez schizophrénique.

O : Ton album est sortit le même jour que celui de Keny Arkana. Drôle de coïncidence…

L : C’est fou. Ce n’était ni voulu ni prévu mais ça met plus de lumière sur le projet. J’ai vu qu’elle en parlait dans ses interviews et on m’en parle aussi. Je trouve ça cool. J’ai écouté son album que j’ai trouvé très bon. Son discours ne change pas mais elle a pris des risques sur certaines instrus.

O : Depuis le retrait de Diam’s aucune rappeuse n’est parvenue à connaître un succès comparable au sien. Pourquoi ? 

L : Il y a beaucoup moins de filles qui rappent donc forcément ça crée un manque. Je dis ça car j’ai l’impression que tous les mecs de la nouvelle génération essayent de rapper au moins une fois dans leur vie ce qui n’est pas le cas chez les meufs. Le rap s’est moins démocratisé chez elles. Je pense aussi que le public est plus réfractaire aux rappeuses. Tu n’es pas accueillie de la même manière qu’un garçon Les gens sont peut-être un peu moins réceptifs.

C’est aussi plus difficile de mener une carrière pour nous. Pas mal de meufs lâchent l’affaire en cours de route. Elles ne vont pas au bout des choses. Il y a aussi la difficulté de vendre l’image d’une rappeuse. Est-ce que tu fait dans la surféminité ou plutôt dans le genre garçon manqué ?.. C’est compliqué. Personnellement je suis contente quand j’entends une rappeuse qui fait le taf. Je ne suis pas une féministe de ouf mais je trouve ça bien.

O : As-tu des nouvelles de Zekwé avec qui tu as travaillé à plusieurs reprises et qui est signé sur le même label que toi…

L : Je ne peux pas te dire. On a discuté sur Twitter il y a près d’un an mais je ne sais pas trop… Je crois qu’il est beaucoup prit par sa vie personnelle. Mais il très très fort, il me manque de ouf ! C’est une très belle rencontre, un bête de mec. On a fait de beaux morceaux ensemble.

Propos recueillis par Louis Mbembe

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