L’atmosphère est électrique, la tension palpable. Les deux rappeurs se toisent sous le regard inquisiteur de la foule. Dans le coin droit, « Logik Konstantine, lyriciste exorciste. Représente le crew Just Do Hit venu pour exorciser le Hip-Hop », clame un grand noir, bonnet visé sur le crâne. A gauche, « Nekfeu tout simple. S-Crew, 1995, l’Entourage », énumère  son adversaire, un jeune garçon au teint pâle, mèches brunes sous une casquette à l’envers. La scène prend place dans l’arrière-salle de l’Eclipse, un bar niché dans le XVIIe arrondissement de Paris.

Une dérouillée genre… historique.

Il s’agit du premier battle diffusé sur la toile de l’histoire des Rap Contenders, une ligue de clash créée en France à l’orée de l’année 2011. Nekfeu et Logik Konstantine sont présents pour en découdre. Verbalement. Les rimes sont leurs armes. But de l’opération : démolir son concurrent à coup de vannes pour remporter l’adhésion des juges et du public.

Le drame se noue au détour du deuxième round lorsque le membre de l’Entourage lâche la punchline qui fait entrer ce duel dans la légende : « J’gratte, j’gratte et la nuit j’me défoule contre tes textes. (Clap !, clap !) C’est le bruit de mes boules contre tes fesses ! » Imparable. La foule, en délire, hurle. Mic drop. Fin du game. La phase restera dans les mémoires. Au dépend de Logik Konstantine qui perdra ce battle sans gloire.

Vae victis

C’était en 2011. Six ans plus tard cette confrontation demeure la plus visionnée de l’histoire des Rap Contenders (7,5 millions de vues). Depuis ces derniers ont pris leur envol. De son côté, Nekfeu est devenu un rappeur adulé, l’un des plus bankable du rap français. Logik Konstantine, lui, est retourné dans l’ombre et a du s’habituer aux sourires narquois, aux commentaires moqueurs. Viralité et cruauté des réseaux sociaux oblige, le membre du crew Just Do Hit a été vilipendé et harcelé par les trolls suite à son passage en demi-teinte. Malheurs aux vaincus.

Nous le retrouvons dans un café à Châtelet. Le temps de commander une Heineken et le voilà qui se raconte. Non, il n’a pas arrêté la musique après sa déconvenue aux RC. Le rappeur originaire du 93 est même très occupé. « Je fais mon rap. Je suis sur plusieurs projets. Je sors prochainement une mixtape nommée Shoebox Muzic et un autre projet du nom de Konstantine 2.0 qui ressemble davantage à ce que je suis aujourd’hui », explique-t-il affable. Enfin, Logik revient sur sa confrontation avec Nekfeu et les déboires qu’elle a engendré. Sans amertume ni regrets.

OtoTune : Comment as-tu été amené à participer à la première édition des Rap Contenders ?

Logik Konstantine : Je connaissais Stunner [l’un des fondateurs des RC, NDRL] via des amis que nous avions en commun. Il m’avait déjà invité sur ses anciens projets et avait besoin de rappeurs pour monter son truc. Je suis toujours chaud pour donner un coup de pouce même si au départ je n’étais pas emballé quand il m’a parlé de clashs. Il m’a assuré que ce serait fait dans un bon esprit et j’ai accepté. A la base, c’était un projet sans grandes prétentions même si Stunner avait pour ambition de le pérenniser. Du coup, je pensais qu’il fallait en faire des caisses pour attirer l’attention sur l’événement.

Les personnes qui ont regardé ma vidéo de présentation réalisée avant le battle face à Nekfeu ont dû remarquer que j’en faisais des tonnes. C’était du second degré et malheureusement les gens ont pris ça au pied de la lettre. Ça a eu des répercussions quand j’ai perdu la rencontre. Le public m’a pris pour le méchant. Il y a même des Canadiens qui m’ont interpellé sur internet en me demandant pourquoi je parlais mal de leur pays. Je ne connaissais pas trop le web à l’époque. J’y étais même réfractaire.

 

 

O : Tu connaissais l’univers de Nekfeu avant de l’affronter ?

L.K : Pas du tout. On ne s’était pas check sur Facebook comme ça peut parfois être le cas entre deux adversaires. Tu peux faire en sorte de ne pas calculer le mec histoire d’arriver caché. Il a choisi cette stratégie.

O : Comment as-tu préparé ce battle ?

L.K : Je l’ai mal préparé à cause de soucis personnels. J’avais écris le premier couplet il y a un moment et les deux autres la veille du clash. Je les avait appris dans la nuit et je n’ai pas bonne mémoire. L’ambiance était cool ce jour-là, je suis arrivé avec ma bouteille, j’ai commencé à me mettre bien… et pendant le battle j’ai eu des trous de mémoires. Beaucoup ont pensé que j’avais improvisé pour les deux derniers couplets mais non j’étais juste en galère. Nekfeu a bien assuré. Il a fait le job donc normal qu’il gagne. On s’est fait l’accolade et je me suis barré ensuite.

O : Ton premier round est plutôt solide. On voit même Deen Burbigo au second plan qui valide certaines de tes phases…

L.K : Il faut être présent sur les trois couplets frère ! La défaite aurait été moins légendaire si j’avais fait correctement toutes mes parties… Avec le recul, ce battle a peut-être apporté quelque chose aux RC. Il a peut-être été un marchepied pour Nekfeu même s’il avait déjà bien charbonné avant. Le mec s’est fait tout seul. Plein de gens disent que c’est grâce à moi qu’il a pété par la suite mais pas du tout.

O : Quelles ont été les conséquences de cette défaite sur ta vie personnelle et ton activité musicale ?

L.K : Les gens sont devenus fous. Les fans des RC et une partie des supporteurs de Nekfeu m’ont trollé sur internet. Ça continue jusqu’à aujourd’hui d’ailleurs. J’ai des amis qui ont craqué et qui m’ont dit que je devais retourner aux RC pour leur montrer de quoi j’étais capable. Calmez-vous les gars… Si je repasse là bas c’est pour le kiff, pas pour une revanche. J’ai perdu, j’accepte ma défaite. Tu as d’autres personnes sur internet qui m’ont envoyé des messages pour me dire que Nekfeu les avait énervé, qu’il fallait le défoncer. Calmez-vous ! A un moment, j’ai vraiment eu l’impression que les RC étaient devenus une fédération de catch. Les gens avaient leur personnage préféré et était à fond dessus.

O : Tu as beaucoup été trollé après cette rencontre. Comment as-tu vécu ce déferlement de violence à ton égard ?

L.K :  Au début c’est relou et je pense que c’est pareil pour tout les participants. Tu as plein de petits merdeux qui te parlent mal sur les réseaux alors que si tu les croise dans la rue, c’est pas pareil. Je devenais fou. Un jour un pote m’a éclairé en m’expliquant qu’internet suscitait ce genre de réactions. Met le clip d’ un rappeur connu et regarde les commentaires. Ils seront toujours plus négatifs que positifs. Ces mecs ne sont pas conscients de ce qu’ils font. Ils sont dans un univers virtuel.

O : Tu t’attendais à un tel retentissement à l’issue du battle ?

L.K : Pas du tout ! Je t’ai dit que par le passée j’avais fait d’autres projets avec Stunner mais aucun n’avait eu cette ampleur. Et puis il y avait d’autres battles après le mien, d’autres participants… Mais jusqu’à aujourd’hui ce clash reste le plus vu des RC. C’est aussi le premier qui a été diffusé.

O : Comment tu te sens lorsque Nekfeu balance la fameuse punchline qui a rend ce battle célèbre ?

L.K :  A ce moment précis on est juste deux Pokémons dans l’arène et lui lance son attaque. C’est tout (rires). Il n’y a rien de plus. C’est après coup, en revoyant la vidéo, que je me suis pris la phase. Pour dire vrai c’est le public qui l’a rendu populaire. Il n’y a pas un mois ou je ne la vois pas dans mes commentaires, en messages privés. Qu’est ce que tu veux… C’est les règles du jeu. Ça fait longtemps que je ne réponds plus. Avant, je répondais des trucs gentils aux personnes qui me trollais avec ça. Les mecs étaient destabilisés (rires).

 

« je constate que ce clash m’a permis de faire un tri dans mon entourage »

 

O : La vidéo de votre clash s’interrompt au milieu du second round lorsque le public se déchaîne après la punchline de Nekfeu. Etait-ce à cause de la réaction excessive de la foule ?

L.K : Exactement. C’est comme au collège quand tu as deux mecs qui se vannent. Parmi eux, il y en a un que tu apprécie plus que l’autre et donc tu vas renforcer ses vannes. C’était ça pour Nekfeu qui était venu avec les membres du S-Crew. Ils étaient à fond derrière lui et gueulaient alors que c’est interdit. Il aurait pu se faire éliminer pour ça. C’est pour ça que la séquence a été coupée.

O : Avec le recul quel bilan tires-tu de ta participation aux RC ?

L.K : Je constate que ça m’a permis de faire un tri dans mon entourage parce que les masques sont tombés. Des personnes dont j’étais proche, avec qui je bossais sur des projets, ont tout simplement perdu leurs couilles et retournées leur veste après ma défaite. Ils ont voulu garder l’amitié mais ne voulait plus bosser avec moi artistiquement. Ces gens n’ont pas assumé alors que ce n’était pas leur rôle de le faire. J’entendais aussi des trucs de fous genre : « Tu as eu des couilles d’être aller là-bas ». Quelles couilles ? Je suis partis parce que j’aimais le rap et les battles. J’ai entendu des personnes me dire qu’à ma place elles auraient défoncé le mec en face. Mais dans ce cas précis tu es un con. Tu n’arrives pas à maîtriser tes émotions alors que tu connais les règles du jeu.

Paradoxalement ça m’a aussi permis de faire quelques connections. Aujourd’hui, je tourne avec Laurent Delage, un DJ qui mixe dans des clubs entre Paris et Marrakech. Je l’accompagne sur ses sets. Il m’a découvert car son fils avait vu le clash et apprécie ma musique. Un jour, Laurent a voulu lui faire une surprise pour son anniversaire et m’a demandé de lui adresser un message, ce que j’ai fait. J’ai ensuite sympathisé avec Laurent qui m’a proposé plus tard de venir mettre l’ambiance sur des sets avec lui.

 

« il y a une période des RC que je n’ai pas apprécié. Peut-être à partir de la troisième édition »

 

O : Donc globalement ça reste une expérience positive ?

L.K : Il n’ y a rien de négatif dans la vie. Soit tu prend les choses comme une expérience soit comme une blessure. Si c’est une blessure tu peux décider de la refermer ou de la laisser ouverte et dans ce cas tu souffres. Si tu ne sais pas encaisser les coups et les prendre comme une expériences tu vas avoir du mal à vivre. J’ai connu des vrais galères. A côté tout ça c’est de l’entertainement (rires) ! Je continue de rapper. Ça ne m’a pas donné envie d’arrêter. Depuis, j’ai enregistré trois mixtapes, Just Do Hit grandit. Si ça n’avait apporté que du négatif je n’en serai pas là.

O : Tu as eu des nouvelles de Nekfeu après le clash ?

L.K : On s’est échangé deux ou trois messages au sujet de nos ressentis sur le battle. Lui aussi avait été trollé par des mecs sur internet. On n’est pas spécialement restés en contact ensuite. Je ne suis pas du genre à vouloir prendre absolument la confiance avec les gens. Si ça se fait, c’est de manière naturelle. J’ai beaucoup de potes qui ont eu l’occasion de le rencontrer lui ou certains de ses proches et qui se sentent obligé de dire qu’ils me connaissent. Il y a toujours un bon retour derrière. Parfois c’est Nekfeu qui leur dit de me passer le bonjour. Les gens se font des films. Ils veulent entretenir le fantasme.

 

 

O : Lequel ?

L.K : Je vais assumer ce que je vais dire. Une partie du public a encaissé ce clash sous le prisme du « grand renoi contre le petit blanc ». 99 % de mes trolls sont des blancs. Depuis 2011, j’ai du avoir un renoi une fois et quatre fois des rebeus. Des personnes m’ont aussi rapporté qu’une animatrice radio connue, je ne vais pas citer son nom, avait déclaré après le clash : « le grand renoi a cru qu’il allait mettre à l’amende le petit babtou, donc bien fait pour sa gueule ». J’ai eu ces échos de sources sures.

O : Tu serais prêt à remonter dans l’arène ?

L.K : J’avais commencé à écrire des trucs mais j’ai trop hésité. J’ai lâché l’affaire. Et puis il y a eu une période des RC que je n’ai pas apprécié. Peut-être à partir de la troisième édition. Ça fait puriste de merde de dire ça mais je préférais le côté intimiste de l’Eclipse (rires). Mon sentiment sur les RC est paradoxal. Il y a des gars que j’ai trouvé très forts et de l’autre côté une majorité de battle emcee qui pour moi sont du déjà-vu, du générique. Je me suis désintéressé du truc à cause de cette période.

O : Quel battle emcee t’as le plus impressionné ?

L.K : Wojtek… J’aimerais être Wojtek un jour (rires). Sinon j’attendais quelque chose de Blackapart mais ce n’est pas arrivé. Il est capable de faire des performances de dingue mais il y a quelque chose qui manque. Je me dit à chaque fois que c’est dommage. Il faudrait un RC pour des gars plus pointus comme lui. Le public n’est pas adapté mais c’est là ou Wojtek est fort. Il arrive à mettre le public d’accord avec quelque chose de pointu. Qui d’autres sinon…

O : Lunik… ?

L.K : Il n’a participé qu’une fois et je le trouvais trop théâtral, pas assez rap. C’est aussi pour ça que j’ai décroché des RC. Les mecs étaient plus dans une prestation scénique que dans une performance de rap même si, c’est vrai, il faut mettre en valeur les punchlines. Tu ne peux pas y parvenir en rappant trop mais il y a un juste milieu à trouver.

O : Les mecs de l’Entourage…?

L.K : Ils n’étaient pas mauvais. Je pense qu’ils ont bien fait de ne pas en faire plus. Je n’attends pas d’eux qu’ils reviennent même si le public peut le souhaiter. Je ne dis pas qu’ils ne peuvent pas faire mieux mais j’aime bien ce qu’ils ont laissé.

O : Taïpan est revenu l’année dernière

L.K : Je n’ai pas trouvé ça utile mais s’il a kiffé tant mieux. Certains des participants aux RC, dont Taïpan, sortent des projets et tu t’habitues à écouter leur musique. Donc je ne trouve pas pertinent le fait de les revoir sur scène. Une pointure du rap français aux RC, oui, là c’est intéressant. C’est pas le même enjeux.

O : Dans ce cas quel rappeur connu aimerais-tu voir concourir ?

L.K : Je kiffe Seth Gueko même s’il avait mal parlé des rappeurs des RC. Tu vois comment il tourne ses phrases ?.. Un Seth Gueko-Taïpan ça pourrait le faire. Pour le coup je serai favorable au retour de Taïpan !

Propos recueillis par Louis Mbembe

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