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Interview

Lhiroyd : « Je suis sponsorisé par le CROUS »

Lhiroyd, 24 ans, cinq ans de rap dans les pattes et deux EP au compteur. Après Black Shinobi il y a un an, le rappeur orléanais publie en février dernier 6.2.6, sorte de laboratoire Umbrella, les zombies en moins, dans lequel il s’essaye à diverses expérimentations sonores. Rapper c’est bien, être écouté c’est mieux. Tout en faisant découvrir son univers musical, nous avons demandé à Lhiroyd de quels moyens usait-il pour s’extraire de la masse de rappeurs en activité sur You Tube à une époque où le talent ne suffit plus pour percer. Une quête ardue qu’il poursuit entre études en comptabilité et sessions studios financées par l’Education nationale.

OtoTune – Tu es un jeune rappeur. C’est difficile d’émerger aujourd’hui malgré You Tube et les réseaux sociaux ?

Lhiroyd – On a l’avantage d’avoir les réseaux. Mais malgré ça tu as des barrières. Tout le monde a les capacités de mettre sa chanson sur You Tube et Facebook. C’est plus difficile de se faire partager par des sites comme Booska-P et OKLM qui sont des références. De nos jours il faut forcément passer par ces médias importants pour obtenir une forme de validation. Validé par le Duczer tu vois (rires). Tu as des auditeurs qui ont cette mentalité : ils ne croient pas en ce que tu fais tant qu’ils n’ont pas vu l’un de tes morceaux sur un gros site. Pour eux, si tu ne fait que 1000 vues c’est forcément parce que que tu n’es pas bon.

Comment tu t’y prends pour tirer ton épingle du jeu ?

On fait avec nos moyens mais on galère honnêtement. Ça passe par le partage de nos morceaux. J’ai une newsletters. Quand moi ou Monsieur Liu, un artiste de mon collectif avec qui je fait de la musique, sortons un clip, je l’envoie dessus. Par le passé, nous avons fait pas mal de scènes. Même si ça nous a permis de nous faire connaître un peu, on s’est dit qu’en faire sans disposer d’une grosse fanbase ne servait pas à grand chose finalement.

On a changé de stratégie. Désormais le but est de faire de la musique et d’envoyer un maximum. En vrai il n’ y a pas d’autres solutions. Pour être à la page il faut sortir au moins trois projets par an. Je pense à un mec comme Josman. C’est un gars de ma ville. Il rappait en anglais à l’époque. Il a bougé sur Paris par la suite. Depuis, il a enchaîné les projets. Les gens me demandent pourquoi lui commence à se faire nom alors qu’on a commencé à rapper presque en même temps. C’est simple, il sort des projets tous les jours. La clef c’est d’envoyer comme dit Take A Mic.

“Je ne dis pas non à une signature mais ça dépend des clauses”

Tu chantes, tu rap, tu t’adaptes à plusieurs styles : avec un tel bagage, tu n’a jamais envisagé de toquer aux portes des maisons de disques et ainsi espérer obtenir davantage d’exposition ?

Je pense qu’une maisons de disques préférera que je chante plutôt que je rap. Et pour le moment je n’ai pas pour objectif de foncer dans la pop pour être maistream. Je ne dis pas non à une signature mais ça dépend des clauses.

Ton E.P est disponible sur iTunes. Ce n’est pas un peu prématuré de mettre en vente ton projet alors que tu n’es pas encore très exposé ?

Tu peux acheter ou télécharger gratuitement 6.2.6. Il est sur iTunes parce que j’utilise TuneCore. C’est un distributeur digital qui te permet d’uploader un single ou un E.P moyennant 24 euros. Ton projet est ensuite disponible pendant un an sur toutes les plateformes dont celles de streaming comme Deezer, Spotify ou Napster. J’ai opté pour cette solution principalement pour le streaming, pour que n’importe qui ait la possibilité d’écouter 6.2.6. Je voulais le presser en CD mais je n’ai pas eu le temps.

J’imagine que tu travailles ou que tu fais des études. Comment tu fais pour concilier la musique et ta vie quotidienne ?

Je fais des études de comptabilité. Je t’avoues que c’est super chaud. Parfois, je dois m’inventer des maladies pour faire des concerts. Je vais chez le médecin faire des certificats médicaux. Au niveau scolaire c’est délicat parce que ça peux arriver que j’ai des cours qui démarrent à l’heure où je suis sensé être dans un train pour Paris. J’ai dix à quinze demie-journées d’absence à cause du son par semestre. Alors parfois je fais des séjours prolongés à Paris. C’est compliqué. Je dois jongler.

Niveau budget, ça doit représenter un sacré coût tout ça…

C’est abusé. Pour un son tu comptes 150 euros juste pour le mix et le mastering. Multiplie ça par 8 sans compter la promo. Ça a un prix mais j’aime bien quand la qualité est présente. T’es en paix avec toi même et personne ne te reprochera de proposer de la musique de mauvaise qualité.

Comment tu finances ta musique ?

Avec le taf et j’ai la bourse du CROUS. Je suis sponsorisé par le CROUS ! C’est dur en indépendant mais si tu pètes tu récupères 100% de ta mise.

Ton nouveau E.P, 6.2.6, est disponible depuis février dernier. Un an auparavant, tu sortais ton tout premier projet, Black Shinobi. Entre temps tu n’a sorti que quelques titres au compte-goutte dont “Montana”. Pourquoi avoir opté pour cette stratégie ?

Pour des raisons financières. Je n’avais pas les ressources nécessaires pour réaliser des clips et enchaîner directement. Par le passée, et pendant une période, j’avais perdu de vu Steven Chambaraud qui réalise actuellement tous mes visuels. Entre temps, avec mon équipe, on avait acheté une caméra et réalisé un ou deux clips mais le résultat n’était pas à la hauteur de ce que l’on voulait. Lorsque Steven est revenu on a eu la possibilité d’avoir des visuels de qualité.

Les clips c’est vraiment important. Je cherchais également les productions qui conviendraient à ce nouveau projet. Mais je n’ai jamais arrêté de faire du son. Avec mon collectif, 7e Avenue, nous avons aussi investi dans un studio qui se trouve dans la chambre de Monsieur Liu. Samuel faisait des instrus et surtout on faisait beaucoup de scènes.

Quelles sont tes relations avec Samuel Lawson qui produit presque l’intégralité de ton E.P ?

Il n’y a que deux sons qui ne sont pas de Sam. On se comprend au niveau des instrus. Sam et Monsieur Liu bossent ensemble depuis plus longtemps que moi. Ils travaillent la prod’ en amont et font de la post-production ensuite. Ils travaillent même les paroles de la chanson à deux. Il y a une plus grande alchimie entre eux vu que je ne vis pas à Paris mais à Orléans contrairement à eux qui peuvent se voir plus facilement. Du coup, Sam me fait des prods et me les envoient. En ce sens, il me laisse un peu plus de liberté que Monsieur Liu.

Tu es originaire du Gabon. Tu as commencé à t’intéresser au rap en arrivant en France ?

Je suis arrivé en France il y a cinq ans et j’ai commencé a m’intéresser à la musique quelques mois avant mon départ. J’étais turbulent et je me suis fait virer de mon établissement au bled. J’ai finit par atterrir dans un lycée privé dans lequel il y avait beaucoup de cas sociaux (rires). Certains faisaient des freestyles pendant les récréations.

C’est par leur biais que j’ai commencé à kiffer le rap. Je trouvais leur freestyles complètement dingues alors qu’à l’époque j’écoutais beaucoup de chansons françaises à cause de ma mère. Je suis ensuite arrivé en France, à Bourges, où je ne connaissais personne. C’est là-bas que j’ai fait connaissance avec Monsieur Liu. Nous avons commencé à collaborer ensemble à distance vu qu’il était en région parisienne. On parlait que sur Facebook. C’est lui qui mixait tous mes sons.

“J’étais plus intéressé par les Etats-Unis, le RNB et des chanteurs comme Usher et Mario”

Quel genre de rap est pratiqué au Gabon ?

Le rap gabonais était engagé à l’époque où j’y vivais. Il dénonçait le pouvoir corrompu. Je pense à certains artistes comme le groupe Movaizhaleine notamment. De nos jours, la scène gabonaise est devenue mainstream. Je veux dire par là que les rappeurs gabonais s’inspirent des modèles français et américain.

T’es un bousillé de rap français, non ? 

Pas vraiment. J’écoutais peu de rap français avant d’arriver ici. J’étais plus intéressé par les Etats-Unis, le RNB et des chanteurs comme Usher et Mario. Mes influences penchent plutôt du côté de la musique africaine et de la chanson française avec des artistes comme Claude François. Beaucoup de RnB, de soul et même un peu de country. Je me suis penché sur le rap français sur le tard à partir de la Sexion d’Assaut que j’ai pas mal saigné. Je me rappelle aussi que j’avais beaucoup aimé Du ferme de La Fouine parce que ce n’était pas que du rap. Il y avait de la mélodie. Pareil pour le refrain de Casquette à l’envers de la Sexion. Je le trouvais ouf !

Cet amour de la mélodie est palpable dans ta musique. Tu n’hésites pas à chanter…

Ce n’est pas calculé. C’est juste que je ne conçois pas de faire du rap uniquement en rappant. Je trouve plus beau de lâcher une petite vibe. Il m’arrive parfois de me dire, alors que je suis en train de réaliser un morceau, que je ferais bien de kicker sur le refrain. Mais quand j’arrive à cette partie du son je réalise que c’est banal de simplement rapper et je lâche l’affaire.

Comment travailles-tu le chant ? Tu as pris des cours ?

Non. Plus jeune, je m’entraînais beaucoup sur les générique de mangas que je regardais comme Vision d’Escaflowne, Olive et Tom, le retour ou encore Wolfs Rain. Les génériques de mangas sont généralement très pop, les notes sont hautes. Je m’entraînais à les reproduire. Une fois j’ai pris un cour de chant. C’était il y a deux ans alors que j’habitais encore à Bourges.

Je faisais parti d’un groupe qui préparait une comédie musicale. A cette occasion, j’ai eu droit à un vrai cour de chant avec Dominique Magloire de The Voice. Elle fait des tournées, des comédies musicales et c’est une super prof de chant. Elle m’a dit que j’avais du potentiel mais que je devais travailler l’attitude. J’ai beaucoup gagné en assurance et en justesse de voix grâce à cette expérience.

Ton projet s’appelle 6.2.6. Quel est la signification de ce titre ?

J’aime beaucoup les mangas. Je suis un gros gamin là-dessus. Le titre du projet est inspiré du dessin animé de Walt Disney Lilo et Steech. Dans le film, Steech est une invention créée pour détruire la Terre. Son nom de code c’est « l’expérience 6.2.6 » que j’ai donc repris pour le titre de mon E.P. Concernant Lilo, je m’identifie à lui parce qu’il a plein d’aptitudes. Il est rapide et intelligent.

Je trouvais que ça correspondait à mon délire musicale étant donné que je peux chanter, rapper et m’adapter à plusieurs styles. C’était aussi un moyen d’expliquer que les sons de l’EP, qui est plutôt éclectique, correspondent chacun à une expérience. Sur ce projet je teste des choses.

Comment as-tu construit ce projet ? 

Au début je n’avais pas l’optique de faire un E.P. Je posais des sons mais je ne les sortaient pas vu qu’on avait du mal à se projeter sur les clips. C’est dès que l’on s’est remis à bosser avec Steven que les choses se sont décantées. Il m’a dit qu’il voulait bosser avec moi et réaliser mes visuels. J’avais plus qu’à trier, assembler et faire mixer les morceaux que j’avais accumulé.

Tes morceaux sont plutôt enjoués et festifs…

Je suis mélancolique uniquement quand je chante. C’est un registre que j’aborde plus facilement de cette manière. Je suis plus hardcore quand je rap, quand je suis dans de l’egotrip, contrairement à quelqu’un comme Monsieur Liu qui peux rapper tout en étant dans de l’introspection. Je pense à son morceau Anathème qui en est un bon exemple.

On remarque que les femmes tiennent une place importante dans tes textes.

C’est ma sensibilité. Tout à l’heure j’évoquais des mecs comme Usher ou Monsieur Nov. Ce sont des artistes qui parlent de sentiments, de meufs. Bien sûr, tu peux retransmettre des émotions en abordant d’autres thèmes mais j’ai plus de facilité à parler des relations filles-garçons. J’aimerais bien explorer d’autres choses à l’avenir.

Tu aimerais te tourner vers quels délires ?

Les thèmes de l’addiction et de la drogue m’intéressent. Mais faut pas croire que je n’écris que sur des sujets tristes. J’ai gratté un son un peu plus joyeux il y a quelques temps qui s’appelle Karma. J’en ai un autre aussi, Beautiful Day. C’est l’histoire d’un mec qui se réveille le matin et qui dit bonjour à tous le monde. Le gars voit la vie en rose.

Tu parles très peu de toi et de ton parcours dans ta musique. C’est quelque chose qui ne t’intéresses pas ?

Détrompe-toi, je parle de moi dans mes morceaux mais j’utilise des tournures de phrase qui donnent l’impression que ce n’est pas le cas (rires). Si je n’aborde pas ma vie et mon parcours de manière directe c’est surtout par pudeur.

Tu vis à Orléans. Comment se porte la scène rap là-bas ?

Les mecs qui rappent à Orléans sont très street. Artistiquement, ils sont tous calqués sur le même modèle donc ils ne sont pas intéressant pour moi. Mais il y a des bons comme Iznogood qui est le protégé de H Magnum.

Le rappeur Dosseh est originaire de cette ville. C’est quelqu’un que tu as écouté ?

Je ne considère pas Dosseh comme un artiste orléanais. Il a désormais une stature nationale. Je ne l’écoute pas beaucoup mais je le connais depuis le morceau de Booba, 45 Scientific, sur lequel il apparaît. C’est un artiste que je respecte.

Tu as un seul feat sur ce projet. Tu peux nous en parler ?

Il s’agit d’un pote à moi, Princh. On vit dans la même région et nous sommes très proches. C’est un gars que j’apprécie pas mal niveau musicalité. Je n’ai pas eu le temps de faire un morceau avec Monsieur Liu pour 6.2.6 faute de temps. Nous n’avions pas non plus la prod’ qui convenait. Nous avons tout de même des sons en commun qui ne sont pas encore sortis et que l’on préfère garder pour autre chose.

Eh Jah est l’un des morceaux phare de ton E.P. Raconte moi sa naissance. 

Cette prod’ de Sam était destinée à Lili O, une chanteuse membre de mon collectif 7e Avenue, mais l’instru me parlait de fou. J’avais vraiment envie de faire un truc dessus. Finalement elle a posé quelque chose avant moi. Techniquement, Eh Jah est en réalité un remix du son de Lili O. La prod’ a simplement été retapée. J’ai mis beaucoup de temps à l’écrire. J’avais envie de faire quelques choses qui me touchait. « Jah » signifie « Dieu » dans la culture rastafarie. Dans ce morceau, je parle d’une fille avec qui j’aurais voulu être mais ce n’est pas le cas. Et je m’adresse à Dieu en lui demandant la raison de l’absence de cette fille.

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